Y a-t-il une graine semée en nous ?

Dans le brouhaha, le tohu-bohu de ce monde, avez-vous déjà ressenti le besoin d'aller chercher quelque chose en vous ? Y a-t-il au fond de nous une boussole ? Y a-t-il une chapelle, un temple sacré au cœur du cœur de nous-mêmes ? Y a-t-il une voix, un chant intérieur qui vibre et nous demande de tendre l'oreille ? Y a-t-il une graine, plantée en nous depuis la nuit des temps ?

Ce podcast est une invitation à nous ouvrir à notre intériorité. Isabelle, et Jean-Marc partagent une conversation autour de notre graine spirituelle et le chemin auquel elle invite. Un chemin qui passe par la lumière, mais aussi par les déserts et les nuits.

Ci-dessus, écoutez la version audio de notre conversation.

Ci-dessus, écoutez la vidéo YouTube de notre conversation.

 

🎬 Chapitres du podcast :

00:00 – Introduction : le besoin de chercher en soi
03:02 – Bar : la semence ou le fils intérieur
04:12 – Bereshit : un commencement ou un principe ?
07:33 – Le mot Ki : prendre en main notre destinée
10:06 – Eben : la pierre et le lien entre les hommes
13:51 – Spiritualité vs religion : quelle distinction essentielle ?
15:52 – Se tourner vers le Seigneur n’est pas confortable
16:46 – Eber & Ereb : le passage par la nuit
18:53 – Apprivoiser les nuits de l’âme
20:16 – Lorsque chemin spirituel rime avec désert relationnel
24:40 – Vérité et métamorphose : le mot Emet
31:07 – Faut-il faire marche arrière ?
35:05 – Les textes sacrés demandent une maturation

Retranscription complète de la conversation

Dans le brouhaha, le tohu-bohu de ce monde, avez-vous déjà ressenti le besoin d’aller chercher quelque chose en vous ? Chercher des réponses, chercher une inspiration, chercher ce qui est juste, chercher un sens, une direction, chercher le chemin de notre bonheur, une voix d’épanouissement. Et lorsque nous cherchons, y a-t-il au fond de nous une boussole ? Y a-t-il une chapelle, un temple sacré au cœur du cœur de nous-mêmes ? Y a-t-il une voix, un champ intérieur qui vibre et nous demande de tendre l’oreille ? Y a-t-il une graine ? La semence de qui nous sommes et de ce que nous sommes appelés à devenir ? Ce sont un peu ces questions que nous abordons aujourd’hui. Des questions autour desquelles nous allons tisser une conversation, une conversation que vous pouvez écouter tranquillement dans l’intimité ou bien à laquelle vous pouvez prendre part en nous écrivant.

Nous sommes Isabelle et Jean-Marc du site lesoleilenhiver.com. Nous organisons des retraites dans le sud de l’Espagne, des voyages pour se réinventer et nous enregistrons des podcasts sur des thèmes qui nous paraissent essentiels. Isabelle est une archéologue du sens. Elle explore depuis une dizaine d’années les textes sacrés et, en particulier, la Genèse au départ de l’hébreu, auquel elle s’initie à la lumière de l’extraordinaire travail d’Annick de Souzenelle, qui nous invite à une lecture symbolique de l’Ancien Testament. La symbolique d’une géographie intérieure, les cieux et la terre, la lumière et les ténèbres en nous-mêmes. Je suis Jean-Marc, l’époux d’Isabelle, journaliste de formation. Je vais à la rencontre de son travail et de ses réflexions et nous tissons ainsi un échange auquel vous êtes invités, qui que vous soyez, quel que soit votre âge, quelle que soit votre origine, quelle que soit votre situation, nous avons la conviction que vous n’êtes pas ici par hasard. Vous êtes les bienvenus.

Isabelle, peux-tu nous parler des toutes premières lettres de la Bible, de la première syllabe qu’on rencontre quand on ouvre le livre et en quoi elle évoque l’idée d’une semence, d’un germe qui aurait été planté en nous ?

Oui. Donc, le premier mot de la Genèse c’est Bereshit. Et les deux premières lettres de ce mot sont Beit et Resh, qui forment le mot Bar. Et ce mot Bar signifie en fait le grain de blé ou alors le fils. Donc, il a ces deux significations et on peut imaginer cette relation entre ce fils et ce grain de blé. On a, en effet, comme un germe qui est posé là en fondement. D’ailleurs, ce Bereshit peut vouloir dire « Je pose, je fonde, un fils ou un grain de blé ». Alors, évidemment, dans nos textes en français, on n’a pas du tout cette notion puisque le premier mot c’est « au commencement ». De là, tout l’intérêt de revenir au texte hébreu qui a une richesse, une profondeur incroyable grâce à sa spécificité.

Donc, en hébreu, la première chose qu’on peut lire, c’est ça. C’est Dieu qui pose en nous, en tout cas dans une lecture intériorisée, c’est Dieu qui pose en nous quelque chose, une graine, de ce que nous sommes appelés à vivre.

Tout à fait. Et d’ailleurs, la traduction de Bereshit, qui a été traduit en français « au commencement », dans d’autres langues, est traduite « en principe », « dans le principe ». D’autres langues nous offrent cette traduction : « dans le principe, un fils ou un grain de blé est posé ». Plutôt qu’un commencement, ce qui est intéressant dans toute l’œuvre d’Annick de Souzenelle, c’est justement ce basculement d’un temps historique (au commencement) vers un principe. Dans le principe, quelque chose est posé en nous, que nous sommes invités à faire croître.

Ah ! Et donc dès l’amorce du Livre, notre réalité est posée, notre dimension divine est posée.

Tout à fait. Dans cette Genèse, notre dimension divine est posée. Nous sommes des êtres divins qui vivons ici, dans la matière, une expérience de matière, mais quelque chose est posé en nous qui peut nous verticaliser, nous augmenter… pas au sens technique du terme, nous faire croître vers cette essence en nous, vers ce que nous sommes, vers le « je suis ».

Pas au sens du transhumanisme 🙂

Absolument.

C’est marrant parce qu’on avait déjà évoqué les parallèles entre le Tarot et la Bible. Et dans le Tarot, le premier arcane, le Bateleur, on le représente avec une table devant lui et, sous la table, il y a ce germe. Sur l’arcane numéro 1 du Tarot, un germe aussi est posé qui annonce quelque part le chemin initiatique.

Oui, oui. Le Tarot reprend tout ce chemin de croissance. Bien au-delà d’un outil de divination, c’est la mise en image d’un chemin initiatique. Et, donc, il y a en effet ce germe qui est là sous la table et qui appelle à être pris en main, à être nourri pour croître.

Nous aurions donc en nous un germe, un potentiel divin à saisir. Mais c’est vraiment à nous de décider de le saisir, comme une graine qui serait là, déposée en nous, mais que nous devons arroser si nous voulons la faire croître. C’est à nous de nourrir notre potentiel divin. Nous en avons parlé dans notre podcast précédent. Dieu frappe à la porte, mais c’est à nous de l’ouvrir. Dieu n’apparaît que si nous lui donnons existence. Dieu ne se déploie en nous que si nous lui faisons place.

Alors, revenons à l’hébreu. Nous avons vu toute la symbolique du mot Bar, qui veut dire à la fois la graine à faire croître ou le fils intérieur à faire grandir. Et j’aimerais parler d’un autre mot très intéressant, c’est le mot Ki, formé par les lettres Kaph et Yod. C’est le mot qui veut dire « parce que ». Et « parce que », c’est vraiment un mot qui relie la cause et l’effet. C’est un mot qui explique la mécanique de causalité. Ce qui fait qu’une action, un comportement, une parole engendrent des conséquences. Peux-tu nous parler de la signification de ce mot en profondeur ?

Oui. Donc, en effet, le Ki, c’est le « parce que ». On le rencontre à chaque jour de la Genèse, quand Dieu dit « Et il voit que c’est bon ». Ki Tov. C’est très intéressant parce qu’on le voit à chaque jour, sauf au 2e jour. Et donc ce mot est composé de deux lettres : le Kaph et le Yod. Alors, l’idéogramme du Kaph, c’est une main, la paume d’une main tendue. Et ce petit Yod, c’est cette semence divine, c’est la semence divine qui est en nous. Et donc, on peut imaginer qu’on est invité à prendre en main ce Yod et que tout ce qui découlera dans nos vies sera le fruit de cette prise en main, ou non, de ce Yod. Le chemin que nous choisirons de prendre, celui de la matérialité exclusivement ou celui de la spiritualité ancrée dans la matérialité aura des conséquences et c’est de cela que ça parle. Le Ki peut être lu comme cela : parce que je prends en main mon Yod, des choses vont m’arriver, et je suis ici sur terre parce que je dois prendre en main ce yod. Donc c’est ce double « parce que » qui est une lecture intéressante, je trouve.

Le fait que nous laissions place ou non au divin a donc des conséquences, de lourdes conséquences que nous avons déjà évoquées dans nos podcasts précédents. Celui qui n’est pas à l’écoute des lois en subira tôt ou tard, directement ou indirectement les conséquences. Et lorsqu’il s’agit de bâtir l’harmonie entre les hommes, il y a un autre mot hébreu très riche de signification, c’est le mot Eben, qui veut dire « pierre ». En mettant des pierres ensemble, on peut construire une cathédrale. Peux-tu nous parler de la signification de ce mot Eben en profondeur ? Quelles lettres contient-il ? Et en quoi ce mot évoque un ciment entre les hommes, quelque chose qui les relie et les rend moins étrangers les uns pour les autres ?

Oui. Donc, le mot « pierre », qui est Eben en hébreu, est composé de la lettre Aleph, qui est la première lettre de l’alphabet, de la lettre Beit, la deuxième lettre, et de la lettre Noun qui correspond à notre N. Ab, c’est-à-dire le mot composé par Aleph et Beit, signifie « le père ». Et le mot Ben, qui est composé des deux autres lettres, le Beit et le Noun, forme le mot « fils ». Donc, en fait, dans la pierre, on a ce lien entre le père et le fils. Et donc on a une fraternité entre les hommes qui sont reliés par un principe, par le principe du Père. C’est par un Père qu’ils se savent tous frères et sœurs. Si on n’a plus ce ciment, nous devenons des étrangers les uns pour les autres et nous vivons nos rapports avec les autres en rapports de force. Et on voit, d’ailleurs, que pour construire la tour de Babel, les hommes prennent des briques. Donc ils oublient le principe qui les relie. Ils oublient le Père.

Des briques à la place des pierres, c’est cela ?

Oui, ils prennent des briques (levena) à la place des pierres. Et donc on voit que le Aleph, ici, a disparu. Car même si on le prononce Aleph, c’est une consonne qui n’est pas présente dans le mot brique, qui est le mot Levena en hébreu. Et ce principe divin, ce principe du Aleph, disparaît. C’est un peu ce qui se passe dans nos sociétés. Le divin disparaît et nous vivons nos rapports entre hommes, entre hommes et femmes, sous des rapports de force.

Effectivement, si nous avons le même Père avec un grand P, de facto, nous sommes tous des frères.

Isabelle, tu nous avais déjà confié précédemment que, dans ta jeunesse, tu avais une dent contre l’église, une grande colère. Et tu écris ceci : « Parler de Dieu fait parfois surgir l’ombre de la religion qui, pour certains, rime avec blessure ou rejet. Les abus du passé, les abus de l’église et de certains de ses représentants, ont fermé bien des cœurs à la religion, coupant ces hommes et ses femmes non seulement de la spiritualité, mais aussi d’un chemin de pardon. Puissent ceux qui souffrent, dis-tu, trouver le moment venu, la grâce de s’ouvrir à un sens pour leurs blessures. Qu’ils entendent un jour que l’église des hommes n’est pas la maison de Dieu et que se couper de Dieu et des textes sacrés, c’est faire le jeu du Diviseur une seconde fois. En quoi, selon toi, la spiritualité est-elle différente de la religion et quel devrait être le rôle de la religion au regard de la spiritualité ?

Je pense qu’il y a plusieurs spiritualités. Il y a plusieurs religions aussi, mais la religion est une institution basée sur une tradition, sur des textes, il y a une gestion, une hiérarchie et une structure dans l’église, qui dépend bien sûr des hommes. Quand les hommes sont bons, les structures sont bonnes, mais quand il y a un éloignement de Dieu, ces institutions peuvent faire plus de mal que de bien, me semble-t-il, de mon expérience. En tout cas, la spiritualité peut probablement s’inscrire hors d’une institution, sans qu’il soit nécessaire d’être pratiquant. Je pense que c’est plus difficile de vivre sa spiritualité sans appui sur une tradition parce qu’on peut vite se tromper, on peut vite tomber dans l’arrogance ou le péché de l’orgueil spirituel. Et donc, il me semble important, même si on ne suit pas une tradition dans les murs de l’église, de s’appuyer sur une tradition pour avoir des repères, pour avoir une structure et pour accéder à cette nourriture qui, me semble-t-il, est essentielle.

Prendre en main son Yod, entamer ce chemin d’accomplissement libérateur en écoutant son seigneur intérieur prioritairement à toute autre voix, c’est un chemin qui n’est pas confortable. Ni la prise de conscience ni le chemin qu’elle ouvre ne sont confortables. Nous l’avons vu dans notre dernier échange, il faudra neuf épreuves (les neuf plaies d’Égypte) aux Hébreux pour se décider à quitter leur terre d’esclavage. Et les Hébreux, ce peuple archétypal qui symbolise la partie de l’humanité qui se libère, les Hébreux vont se retrouver dans le désert, dans un espace aride, dans un espace sans structure où ils marchent seuls, guidés par Moïse et par le Seigneur. C’est intéressant parce que les Hébreux, cela se dit Eber, un mot qui est formé des mêmes lettres et donc des mêmes énergies que le mot Ereb. Est-ce que tu peux nous parler de ces deux mots, Eber et Ereb, qui s’inscrivent dans l’identité du peuple hébreu ? En quoi le soir est-il symboliquement déterminant pour marquer la fin d’une journée et l’entrée dans une nuit indispensable à l’avènement d’un jour nouveau ?

Eber, c’est celui qui fait le passage. Pour avancer vers soi-même, pour aller vers soi-même, il y a des passages qui doivent être faits et qui passent toujours par des soirs et par des nuits. Il y a une nécessité de descendre dans un soir, dans une nuit, de descendre dans quelque chose qui est inconnu, qui est noir, qui n’est pas lumineux, qui est probablement participatif des ténèbres. D’ailleurs, au début d’une vie, beaucoup d’enfants ont peur de cette nuit pour remonter vers un jour nouveau. Et, donc, il y a vraiment cette loi qui dicte qu’il n’y a pas de remontée vers la lumière sans passage par ce soir, par ce moment plus noir, plus difficile, mais que l’on peut vivre de manière tout à fait différente en fonction qu’on en soit conscient ou pas. Et donc ce peuple hébreu va faire ce passage. Il va passer par des nuits pour aller vers le jour. Et nous sommes invités, nous tous, à oser entrer dans nos soirs, dans nos nuits de l’âme pour avancer.

Cette nuit ou ce désert qui marquent l’inconfort de ceux qui se déracinent pour marcher vers eux-mêmes, cela te parle ? As-tu déjà vécu une nuit, un désert, qui sont la conséquence de ton cheminement spirituel ?

Je crois que j’ai vécu beaucoup plus de nuits que de jours pendant très longtemps. Mais, aujourd’hui, ayant conscientisé justement ce mouvement, qui passe d’abord par une plongée, ces nuits ne me font plus peur. Je sais qu’elles sont indispensables et je les vis autrement. Mais les nuits de l’âme peuvent être absolument terrifiantes quand on ne sait pas ce qui nous arrive, quand on n’est pas conscient de cette géographie et de cette nécessité de descendre dans nos profondeurs pour pouvoir remonter. Les nuits de l’âme, une fois qu’on sait qu’elles sont indispensables au chemin, elles peuvent être vécues différemment et les premières sont probablement les plus terribles à vivre. Après, il s’agit d’y entrer sans lutter, sans résister, et les choses se font.

Alors, je me permets de te retourner la question : as-tu, toi aussi, déjà connu des nuits de l’âme ?

Je crois que, depuis que j’ai entamé un chemin d’individuation, c’est-à-dire, pour dire les choses simplement, depuis que je me suis mis à prendre des décisions de vie libres, en âme et conscience, en écoutant quelque part mon seigneur intérieur, depuis ce moment qui a dû commencer vers mes 45 ans, j’ai été amené à vivre plusieurs déracinements, qui ont donné lieu effectivement à des déserts et à des nuits de l’âme. J’ai quitté une terre pour rejoindre une autre terre, à plusieurs reprises, en affrontant l’insécurisation que cette transhumance exigeait. J’ai quitté mon pays, j’ai quitté la ville, j’ai quitté mon métier, j’ai quitté mon couple. Je me suis éloigné de mes amis, de ma famille, de mes enfants aussi, même s’il ne s’agit pas du tout d’un éloignement affectif (mes enfants sont dans mon cœur), mais géographique et dans la manière d’appréhender la vie. Et à travers tous ces déracinements, qui m’ont rapproché de moi-même, j’ai vécu des déserts, des déserts relationnels. Parce que lorsque vous faites un mouvement, vous réalisez qu’il ne reste plus grand monde à vos côtés. Vos amis inconditionnels, votre famille de cœur, tiennent sur une main. Pour les autres, soit vous êtes trop loin des yeux et on vous oublie, soit, pire, vous êtes fautif d’avoir pris votre liberté, d’avoir marché vers un soleil, vers un ailleurs, vers un « loin d’eux ». Toujours est-il que la plupart des âmes libres vous le diront : lorsque vous entamez le voyage vers votre liberté, vers votre vérité, vers votre conscience, vous êtes bon pour changer votre carnet d’adresses.

Ce désert relationnel, vous le traversez aussi parce que les sujets de conversation et le cœur de votre passion se sont déplacés. Vous n’êtes plus sur la même longueur d’onde. Les discussions parfois trop matérielles peuvent vous paraître stériles et la nourriture spirituelle qui désormais vous anime n’intéresse pas grand monde. Dieu n’est plus à la mode ou, pire, il est banni. La simple évocation du nom de Dieu en dehors d’un juron suffit à faire s’éloigner les foules occidentales bien pensantes ou à vous faire passer pour un primitif ou un illuminé dans une confusion totale entre religion et spiritualité. On en parlait il y a une minute. À tel point que j’avoue parfois manquer de courage lorsque je décide de taire mon amour pour Dieu pour faire bonne figure, pour ne pas choquer… comme s’il s’agissait d’un adultère ! Et, de fait, dans un monde dominé par la matière, l’évocation de Dieu vous discrédite.
Quant aux nuits de l’âme dont tu parlais, oui, bien sûr, nous les traversons lorsque nous quittons une terre. Maintenant que je ne suis plus celui que j’étais, maintenant que je ne fais plus le métier que je faisais, qui suis-je ? Où est le chemin dans la nuit ? La vie libre passe inévitablement par le labyrinthe ténébreux des possibles. C’est un chemin à tâtons vers la vérité de qui nous sommes. Où dois-je aller pour devenir moi-même ? Où ai-je rendez-vous avec moi-même ?

La vérité, c’est un mot très présent dans la Bible. C’est aussi un mot intéressant en hébreu. Peux-tu nous en parler ? À quelle métaphysique nous conduit le mot « vérité » en hébreu ? Quels sont ses composants ?

D’abord, je voudrais revenir un petit peu sur le passage de ce « soir », de ce fameux soir Eber et de cette montée dans le matin. Parce que j’entends bien que d’aller vers soi, ça coûte le prix de la mise au ban, de l’écartement, quand on est on n’est plus celui qu’on était, qu’on a changé et qu’on n’est plus aussi fréquentable, aussi aimable. Tout est très relatif quand on est encore dans cet espace matriciel d’inconscience. Mais dans Eber, dans le soir, il y a quelque chose qui est très nourrissant. Le mot est composé de trois lettres qui sont le Ayin, qui est la source, mais aussi la vision, le Beit et le Rech. Et, donc, avec le Beit et le Rech, on retrouve ce Bar qu’on avait au début de la Genèse. Le Bar, qui est ce fils, et à côté de ce Bar, on a aussi ce Ayin, qui est cette source. Donc, dans ces passages, il y a un retournement qui doit être fait vers la source et, là, on retrouve dans ce retour à la source, la force de s’individuer. C’est très important parce que, sans cette force, sans cette nourriture, sans cet amour qui nous porte, c’est difficile de prendre des décisions, d’être seul, même si au final on est seul, mais c’est très difficile. Mais on est relié à cette source et on reçoit cette nourriture qui est nécessaire à tous ces passages. Et, d’autre part, dans le mot « matin », dans cette remontée dans le matin qui est le mot Boker, on retrouve à nouveau le Bar, le Beit et le Resh, complétés par la lettre Kof, de valeur 100, qui représente, si vous voulez, cette sagesse divine. Donc, en fait, on a une plongée, mais on va se relier à une source où on est nourri et une remontée dans le matin où on est porté par la sagesse divine. Et ce sont ces deux mouvements qui nous donnent la force, qui nous donnent aussi cette stimulation d’aller plus loin parce qu’ils sont extrêmement nourrissants quand on les vit.

Et pour revenir au mot « vérité », qui est le mot Emet, en hébreu, ce mot est constitué des lettres qui veulent dire « mort ». Donc une vérité n’est jamais un point d’arrêt, mais toujours une mort à une vérité, pour aller plus loin. Il n’y a pas d’arrêt, à part le Christ qui peut dire « je suis la vérité ». À aucun moment, il ne dit « j’ai la vérité ». Il la devient. Mais c’est à force de mort et de résurrection, de mort à nos certitudes, de mort à tout ce qu’on croit être certain et arrêté. Quand on commence à mourir à ça, on peut s’ouvrir à autre chose. Celui qui dit « Je sais tout » ne va plus apprendre quoi que ce soit. Donc, la vérité est une mort et une résurrection permanente vers un point qui serait la vérité avec un grand V, mais qui n’est peut-être pas de cette terre, qui relève peut-être d’une vie dans l’au-delà.

C’est intéressant, cette vision de la vérité dans une logique de mouvement. Non pas une vérité arrêtée autour de laquelle se bataillent les hommes, les uns et les autres, mais une vérité en mouvement qui sera différente à chaque stade de conscience.

Oui, parce qu’aujourd’hui, quand on voit par exemple sur les réseaux sociaux, il y a des débats enflammés autour de « j’ai raison » et « tu as tort ». « J’ai la vérité », cela conduit à des rapports de force, ça conduit à des guerres. Si ma vérité n’est pas ta vérité, nous sommes ennemis et, même si les gens ne s’entre-tuent pas parce que c’est interdit, ça mènera à des guerres. Et cette polarisation notamment sur les réseaux sociaux est un vrai problème de société parce qu’il y a ceux qui pensent détenir la vérité A et les autres qui sont certains que c’est la vérité B. Et tous ces gens, même sans jamais s’être rencontrés, se bataillent et se font du mal sur des espaces publics.

C’est une vision, je trouve à la fois très challengeante et très humble de la vérité puisque c’est en se défaisant de nos certitudes antérieures qu’on progresse vers la vérité.

Absolument. Je pense qu’au plus on avance, au plus il faut dire qu’on ne sait rien. C’est même parfois terrifiant de se dire que, même quand on pense avoir compris ou approché quelque chose, qu’il y a encore plus grand, plus beau, plus haut et que ce que je dis aujourd’hui, peut-être que demain, je dirai en fait « ce n’était pas ça ». Peut-être que j’aurai encore vu autre chose, et c’est fabuleux en même temps. C’est une nourriture incroyable. C’est une manne, une abondance.

Marcher vers notre vérité, aller à la rencontre de nous-mêmes, on l’a vu, c’est une expérience désécurisante. Faut-il faire marche arrière ? Faut-il retourner dans la matrice emprisonnante mais confortable de Pharaon, comme les Hébreux qui dans le désert diront à Moïse : « Laisse-nous servir les Égyptiens, car il vaut mieux pour nous les servir que de mourir au désert » ? As-tu déjà été tentée de faire marche arrière ? As-tu déjà regretté ton chemin de conscience et la désécurisation qui l’accompagne ?

Alors, j’ai été tentée, probablement, quand les choses deviennent trop difficiles. Parfois, on se dit « je m’assoirais bien sur le bord de la route » ou « arrêtez le monde que je descende » ! Mais regretter, jamais. Alors, il y a des moments où c’est difficile, mais il suffit de se retourner vers les textes, de se renourrir et les choses reprennent. Ceci dit, je pense que, surtout au début, comme les Hébreux dans le désert, au début, on se dit « Mais, mince, qu’est-ce que j’ai fait ? Pourquoi suis-je pas restée dans mes zones de sécurité ? J’avais un travail, un salaire qui tombait. Bon, ce n’était pas cool, je n’étais pas très heureuse. Mais ce n’est pas grave. En attendant, je ne me posais pas de questions sur les factures. » Et bien sûr qu’au début c’est très difficile. C’est très difficile parce qu’on est esseulé. Comme tu disais, ce n’est pas très à la mode de faire un chemin spirituel. D’ailleurs, c’est un peu dans la zone d’ombre de notre société. On n’est pas à la mode et il faut donc se détacher d’un groupe. C’est prendre un risque, c’est se retrouver seul. Au début d’un chemin, la solitude est difficile à vivre parce que nous sommes des animaux avant tout, qui ont besoin du groupe. Il n’y a que par l’individuation qu’on peut se détacher du groupe. Mais, au début, tout ça est difficile, bien sûr.

Oui, parce qu’on parlait de désert relationnel, mais il peut s’agir aussi de désert économique parce que lorsqu’on se retrouve face à notre conscience ou face à une autre approche de la vie et des valeurs, telle qu’elle nous est formulée, telle qu’elle nous est guidée de l’intérieur, on peut faire des choix qui matériellement, économiquement, sont beaucoup moins confortables aussi.

Oui. Mais je pense que quand on est peut-être moins dans la conscience, on est davantage dans les mécanismes collectifs, dans les programmes de société, ce que le mouvement nous dicte de faire. Tandis qu’une fois qu’on fait ce chemin d’individuation, on pose des choix, notamment économiques, et le relationnel prend un autre visage, il répond à une autre nécessité. On est moins là pour accumuler des richesses. Elles viendront par le chemin, mais on est moins axé sur l’accumulation parce qu’on a une nourriture intérieure qui fait que tout le reste devient secondaire. Et donc il y a une évolution également au niveau relationnel. On a peut-être besoin de moins d’amis. On n’en a pas besoin de 3000 sur Facebook, mais de peut-être une poignée avec lesquels on peut partager des choses qui nous nourrissent et qui les nourrissent.

Un petit mot pour la fin ? Un petit mot à rajouter pour les personnes qui ont pris le soin de nous écouter jusqu’ici ?

Oui, tu me disais que tu entrais tout doucement dans cette lecture du texte, à laquelle on invite toute personne qui nous écoute. Et je sais que ce n’est pas quelque chose de facile, rentrer dans cette autre lecture de la Bible, dans cette lecture intérieure de la Bible. Parce qu’on pense connaître la Genèse et la création du monde : 1er jour, 2e jour, 3e jour, les arbres, etc. On a cette lecture « extérieure ». Et je sais que pour t’avoir vu le faire, tu as mis du temps à arriver à cette lecture « intérieure ». Peux-tu parler de ton expérience ?

Mon expérience, elle s’est faite à travers toi, en fait. Je t’ai observée te passionner de cette matière sur la longueur, sur une décennie. On a eu aussi beaucoup d’échanges autour de telle ou telle notion qui me paraissait vraiment barbare au début. C’est très indigeste au départ et puis, petit à petit, la
métaphore s’installe, cette géographie intérieure, toute cette cathédrale symbolique contenue dans la Genèse commence à nous pénétrer et à produire du sens. Et c’est difficile à exprimer, d’ailleurs, parce qu’effectivement, c’est quelque chose qui s’infuse petit à petit et qui, je le confirme, commence de plus en plus à faire sens.

Donc ce n’est pas quelque chose d’intellectuel, mais c’est quelque chose qui doit être vécu et dont tu peux t’imprégner petit à petit ? Il y a bien une progression, il y a bien une fusion, il y a bien quelque chose qui traverse tes cellules et qui vient te nourrir ?

Oui, je crois qu’on a affaire à une langue abyssale, une langue qui parle à tout notre être. Ça veut dire qu’elle parle notamment à notre mental, car il y a quand même une partie intellectuelle qui est concernée. On est quand même là avec notre cerveau à lire. Mais, en réalité, ça parle à beaucoup plus que cela. Ça touche des étages beaucoup plus profonds que simplement notre rationalité au tout premier degré. Et la preuve en est qu’on peut lire la Bible rapidement et passer complètement à côté et que plus on rentre dans une lecture verticale, plus ça devient incroyablement saisissant de sens et que probablement à l’heure où je parle, de nombreux étages de sens m’échappent complètement. Parce qu’on sent bien que ce texte est tombé du ciel.

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